Les enseignements de la crise sur le prix des denrées alimentaires: questions et réponses

Jorge Garcia, 11, playing at COMUCAP'S coffee wet mill in Caracol, Western Honduras. January, 2007. Credit: Gilvan Barreto/Oxfam
Les gouvernements des pays en développement doivent investir davantage dans le soutien à l’agriculture.

La nette hausse du prix des denrées alimentaires observée récemment aurait dû profiter aux millions de pauvres gagnant leur vie grâce à l’agriculture. Toutefois, les pauvres agriculteurs et ouvriers des zones rurales n’ont pas pu en bénéficier à cause des décennies de politiques agricoles et commerciales mal contrôlées par les gouvernements des pays en voie de développement.

Par conséquent, la crise affecte les pauvres producteurs et consommateurs de la même façon. Pour aider les agriculteurs à sortir de la pauvreté tout en protégeant les pauvres consommateurs, les gouvernements des pays en développement devraient maintenant investir dans les petites exploitations agricoles et la protection sociale.

Au cas où cela pourrait sembler complexe, nous avons préparé les questions/réponses ci-dessous afin d’aider à clarifier les choses.

Q. Quel est le problème ?

R. La hausse du prix des denrées alimentaires a fait sombrer des millions de personnes dans les pays en voie de développement encore plus gravement dans la faim et la pauvreté. Selon la Banque mondiale, 967 millions de personnes dans le monde souffrent aujourd’hui de malnutrition, soit près d’un sixième de la population mondiale. Les petits agriculteurs des pays en voie de développement n’ont pas profité de la hausse des prix, notamment en raison de politiques commerciales et agricoles imparfaites.

Q. Quelle est la principale cause de la hausse des prix ?

R. Les causes sont multiples, et les analystes ne sont pas d’accord sur leur impact relatif, mais les principaux facteurs sont (1) l’augmentation de la demande, à la fois en biocarburants et de la part des pays en développement comme l’Inde et la Chine (surtout la demande en viande) ; (2) la baisse de l’offre en raison des conditions météorologiques irrégulières, ce qui est lié au changement climatique (par exemple, les sécheresses extrêmes en Australie et dans d’autres pays), et le déclin des stocks ; (3) la hausse du prix de l’énergie et la spéculation financière sur les marchés des matières premières.

Q. Qui sont les gagnants ?

R. Les grandes entreprises de négoce en produits alimentaires ont fait part de bénéfices en hausse ; les supermarchés, les semenciers et les entreprises de fertilisation enregistrent également de bons résultats. Certaines grandes entreprises agroalimentaires, fonctionnant le long de la chaîne d’approvisionnement, et bénéficiant d’une position forte sur les marchés, sont bien placées pour récolter les fruits de la hausse des prix.

Q. Qui sont les perdants ?

R. Les populations vulnérables des pays en développement (ainsi que les populations pauvres des pays développés) sont touchées le plus durement. Les consommateurs des zones urbaines, consommateurs nets de produits alimentaires (c’est-à-dire qu’ils achètent plus qu’ils ne vendent), ont des difficultés à obtenir les moyens financiers nécessaires pour se nourrir. Les populations pauvres des pays en voie de développement consacrent entre 50 % et 80 % de leurs revenus à l’alimentation.

Mais les populations des zones rurales souffrent également car bon nombre d’entre elles sont aussi des consommateurs nets de produits alimentaires. Les femmes sont touchées particulièrement durement : elles travaillent souvent la terre mais n’en sont pas propriétaires et n’ont pas accès aux crédits. En même temps, elles ont tendance à supporter la charge de devoir nourrir la famille, et elles acceptent du travail supplémentaire pour tenter de compléter leurs revenus. Souvent, elles réduisent leurs propres rations lorsqu’il n’y a pas assez de nourriture pour tous.

Q. Pourquoi les petits agriculteurs n’en profitent-ils pas ?

R. De nombreux petits agriculteurs sont toujours des consommateurs nets de denrées alimentaires. Une grande partie d’entre eux ne sont pas bien intégrés sur les marchés, et pour cette raison, ils ne sont pas bien placés pour profiter des prix plus élevés. Ce sont souvent des « preneurs de prix ». Ils vendent souvent via un intermédiaire et peuvent n’avoir qu’un seul acheteur pour leurs produits, qui peut imposer le prix. Ils sont vulnérables aux changements météorologiques, ils sont souvent incapables de stocker leur nourriture, et les mauvaises routes et autres infrastructures peuvent les empêcher de se rendre sur le marché.

Les ouvriers agricoles sont encore moins à même de profiter de la hausse des prix. Même si les personnes pour lesquelles ils travaillent en profitent, il est rare que les gains soient répercutés sous forme de salaires plus élevés. Ces populations sont vulnérables car elles travaillent souvent dans le cadre de contrats à court terme, avec des droits insuffisants dans le domaine du travail : elles sont très exposées aux prix élevés en tant que consommateurs, mais ont peu d’espoir d’obtenir un meilleur salaire.

Q. Quel est l’impact net sur les pays en voie de développement ?

R. Globalement, l’impact sur les populations pauvres des pays en voie de développement est extraordinairement négatif. Certains pays exportateurs de denrées alimentaires, comme le Brésil et l’Argentine, ont récolté des bénéfices au niveau macroéconomique, mais même dans ces pays, les pauvres sont gravement touchés par la hausse des prix. Dans les pays importateurs nets de produits alimentaires et connaissant des niveaux de pauvreté élevés, comme Haïti, le Bangladesh, et une grande partie de l’Afrique subsaharienne, la hausse des prix est une menace importante aux efforts de réduction de la faim et de la pauvreté. Globalement, la Banque mondiale estime que 119 millions de personnes supplémentaires souffrent de malnutrition en raison de la flambée des prix des denrées alimentaires. Ceci constitue un retour en arrière très inquiétant sur les Objectifs du Millénaire pour le Développement visant à réduire la faim de moitié.

Q. Que voulez-vous que les gouvernements fassent ?

R. Les gouvernements des pays en développement doivent investir davantage dans le soutien à l’agriculture, en se concentrant sur les petits agriculteurs et les femmes. Ils doivent avoir des politiques de protection sociale, comme des garanties de revenu minimum et soutenir la scolarisation et la santé. Les gouvernements des pays développés et les autres donateurs comme le FMI, la Banque mondiale, et les autres agences multilatérales ainsi que les ONG, devraient soutenir les pays en voie de développement pour la mise en œuvre de ces politiques et ne pas faire pression sur ces pays pour qu’ils ouvrent leurs marchés trop rapidement ou adoptent d’autres politiques pouvant exposer leurs populations vulnérables. L’aide mondiale à l’agriculture, qui a baissé de manière considérable, doit être augmentée.

Q. Quel a été l’impact sur les agriculteurs des pays développés ?

R. Globalement, les agriculteurs des pays développés sont bien plus susceptibles d’avoir profité de la hausse des prix que les agriculteurs des pays en développement. Même si cela n’a pas été le cas, ou s’ils ont été touchés de manière négative, ils sont bien plus susceptibles d’avoir le soutien du gouvernement ou une autre protection comme une assurance ou d’autres sources de revenus.

Q. Le prix des produits alimentaires est à présent en train de baisser. Cela signifie-t-il que la crise est terminée ?

R. Il est vrai que le prix des produits alimentaires est en train de baisser. L’indice FAO des prix des produits alimentaires a baissé de 6 % en août, atteignant 201, soit une baisse pendant sept mois consécutifs. L’indice a baissé principalement en raison de la réduction sensible des prix des céréales, des huiles végétales et des produits laitiers au niveau international. Toutefois, l’indice des produits alimentaires était toujours en hausse de 13 % par rapport à sa valeur d’août 2007, et de 60 % par rapport à août 2006. Selon les experts, il est peu probable que les prix alimentaires redescendent aux niveaux précédents, notamment en raison des changements structurels qui se sont produits (par exemple, le changement des schémas de consommation, la migration vers les villes, les schémas météorologiques instables). Même si les prix venaient à baisser davantage, 119 millions de personnes supplémentaires ont déjà sombré dans la faim à cause de la flambée des prix et elles ont besoin d’aide maintenant. De plus, la crise actuelle a exposé un niveau inacceptable de vulnérabilité et cette question doit être traitée.

Q. Dans quelle autre mesure cette situation est-elle touchée par la crise financière mondiale ?

R. La hausse du prix des denrées alimentaires et des carburants a eu des effets négatifs sur les populations pauvres des pays en développement. La crise financière mondiale peut exacerber les effets négatifs sur les populations pauvres toujours vulnérables aux chocs. À moyen terme, l’aide mondiale pourrait décliner en réponse à la baisse, et cela serait désastreux. Une baisse des prix de l’huile et des matières premières pourrait relâcher la pression mais la vulnérabilité sous-jacente demeure et cette question doit être traitée.

Q. Dîtes-vous que les entreprises ne devraient pas faire de bénéfices ?

R. Nous ne disons pas que les entreprises ne devraient pas faire de bénéfices mais lorsque ces bénéfices se font aux dépens de millions de pauvres qui n’ont pas les moyens de se nourrir, nous pensons que quelque chose ne fonctionne pas dans le système. Toutes les entreprises ont la responsabilité de fonctionner de manière éthique et transparente. Nous ne sous-entendons pas que ces entreprises ont fait quelque chose de mal, toutefois, leur pouvoir sur les marchés explique en partie pourquoi les pauvres agriculteurs ne sont pas capables de profiter des prix plus élevés. Il s’agit là d’une question que les gouvernements doivent traiter grâce à une meilleure réglementation. Pour cette raison, les accords commerciaux limitant la capacité des gouvernements à réglementer les entreprises étrangères sont problématiques.

Q. Oxfam appelle les pays à consacrer plus de fonds à l’agriculture et à la protection sociale mais avec des budgets limités, quelles réductions les gouvernements doivent-ils effectuer afin de débloquer ces fonds ?

R. Le pourcentage de l’aide financière mondiale totale consacrée à l’agriculture a chuté de 18 % à seulement 4 %, malgré des éléments démontrant que les dépenses agricoles génèrent des bénéfices en termes de réduction de la pauvreté et des inégalités, de promotion d’une croissance durable et de protection de l’environnement. Oxfam croit fermement que l’aide financière globale devrait augmenter, conformément aux promesses des pays développés. L’aide devrait également être mieux ciblée et mieux coordonnée, afin d’accroître son efficacité. Par exemple, les sommes consacrées aux consultants pourraient être réduites.